Voila plus d’une semaine que l’iPad a été présenté au monde. Les critiques enflammées des premiers jours se sont quelque peu calmées, laissant place à des analyses plus pertinentes.

L’iPad et le troisième âge de l’information
Un passionnant article de Dan Colman replace l’iPad dans l’histoire de l’information. Le premier âge correspond à l’avant-Gutemberg : du fait du coup formidable de production de l’écrit, l’information se transmet principalement de pair à pair. La richesse de l’information de l’époque est contrebalancée par la difficulté de son accès. Arrive le deuxième âge avec Gutemberg et la révolution de l’imprimé. La diffusion de l’information devient de plus en plus aisée mais s’accompagne d’une nouvelle difficulté : trouver. Des méthodes sont donc mises en place pour gérer cette abondance et, ce faisant, une nouvelle barrière apparaît. L’information se déconnecte de l’utilisateur, elle se décontextualise. L’enseignement en pâtit, pour être transmise au plus grand nombre le plus rapidement possible, l’information est standardisée et délivrée dans un cadre fermé. Au début du XXIème siècle, la popularisation du réseau Internet commence à changer la donne. L’information est disponible pour tous! Mais l’accès quasi-instantané à cette sur-abondance noie l’information de qualité dans la masse. De nouvelles voies émergent naturellement via les réseaux sociaux, la contextualisation, la localisation, la personnalisation de l’information. Pour Dan Colman, Apple a parfaitement compris ce qu’implique l’entrée dans le troisième âge de l’information. Pour compter demain, un produit ou un service se doit d’être :
- accessible : non seulement portable, d’un prix raisonnable et connecté mais surtout l’expérience utilisateur se doit d’être la plus intuitive possible. L’iPhone OS et son interface où le simple toucher remplace les métaphores complexes va donc dans le sens de l’histoire ;
- participatif et personnalisable : Apple n’a encore rien montré dans ces domaines mais nul doute qu’une nouvelle génération d’applications orientés sur le partage d’information et des ebooks qui restent les parents pauvres de l’ère numérique.
Les principales critiques de l’iPad se sont concentrer sur ses faiblesses techniques (absence de webcam, pas de port SD ni d’USB, pas de GPS) et logicielles (pas de multitâche, interface simpliste). Dans ces deux domaines Apple conserve toujours quelques cartes dans sa manche pour les versions à venir. Souvenons-nous de l’iPhone qui a gagné ses galons au fur et à mesure des versions successives.
Quand au choix de l’OS, il s’agit d’un parti pris. Et tout parti pris se fait forcément au détriment d’une partie du public. Le choix ici est clair : créer un appareil utilisable par le commun des mortels, sacrifiant à l’intuitivité la richesse d’un OS classique. Une interface transparente, presque invisible. L’iPad se doit d’être utilisable par tous, facilement, sans apprentissage, quitte à se passer des options avancées d’un OS de latop ou de netbook.
Pariant sur une adoption large, composée de nouveaux acheteurs technophiles ou non (la campagne marketing savamment orchestrée a permis à l’objet d’être connu de tous) , la compagnie à la Pomme compte apporter à chacun le plus simplement possible un maximum de biens de consommation culturels : musique, jeux, vidéo, lecture.
le premier pari a été rempli par iTunes, le second par l’appStore. Restent à transformer les troisième (essai raté avec l’AppleTV) et quatrième.
Apple, porteur de l’ebook et sauveur de la presse?
Apple maîtrise parfaitement la communication. La genèse de l’iPad en est la parfaite illustration. Le buzz s’est créé lorsque les rumeurs répétées et maintes fois déçues se sont vues étayées par les discussions engagées entre Apple et des maisons d’édition. L’information a ensuite « filtré » que Steve jobs se tenaient auprès des grands de noms des « vieux médias » pour les sauver. De tout ça il n’a pas été question lors de la présentation de l’iPad. Une courte démo sur les ebooks aura été le seul geste vers le monde du papier. Mais le monde du livre veut-il vraiment de cette main tendue? Les derniers déboires d’Amazon avec McMillan(volonté de relever les prix auxquels les ebooks sont vendus) les dernières déclaration de Murdoch ne sont pas de meilleures augures : les maisons d’édition ne veulent pas voir leurs supports papier phagocytés par un appareil numérique.
« We don’t like the Amazon model of selling everything at $9.99, » Murdoch said when asked about electronic books during a conference call with analysts on Tuesday.
« They pay us the wholesale price of $14 or whatever we charge, » he said. « But I think it really devalues books and it hurts all the retailers of the hard cover books. »
Pour le reste, Steve Jobs n’a fait que de surfer sur le site du New-York Times, un mode de lecture déjà disponible sur de nombreuses plateformes (dont l’iPhone) et générant moins de revenus que le papier. Si la vente de journaux papier s’effondre, les éditions en ligne disparaitront avec les journaux. Alors pourquoi? L’iPad aujourd’hui dévoilée, Apple a 2-3 mois pour discuter avec les « vieux médias » et leur proposer un nouveau modèle. Ne soyons pas naïf, Steve Jobs pense avant tout à tirer des revenus de ses bébés. Cécile Dehesdin le précise dans son article Steve Jobs n’est pas l’ami des journaux : non seulement il parait difficile de faire payer les acheteurs pour des contenus disponibles gratuitement sur le net mais, en plus, tout accord Apple-médias sera forger en fonction des intérêts de Cupertino. Frédéric Filloux imagine déjà les médias papier traditionnels (The iPad Media Expectations) proposer des applications payantes à l’image de celles du Figaro ou du Guardian donnant accès à une information complètement adapté au support iPad et y retrouver ce qui lui fait acheter des applications sur iPhone : »unlimited access, a fantastic and intuitive search engine, a recommendation system that learns the way I read thanks to its statistical algorithm, intelligent folders, all sorts of alerts, endless catalogs of topics, rich multimedia contents, a readers community, etc. «
Magazines et 9ème art
Outre les livres et les journaux, on trouvera aussi des magazines spécialisés, dont le format pourrait :
- donner la part belle à l’expérience multimédia : on écoutera autant qu’on lira les Inrocks, les articles des Echos seront illustrées d’Interviews vidéo de CEO et d’entrepreneurs, etc.
- utiliser des mises en page novatrices (HTML5?), dynamiques (jQuery?) avec un vrai travail typographique, images animées… voir la vidéo de Mag+ ci-dessous ;
- génération automatique de contenus, web temps-réel, intégration des réseaux sociaux, adaptation naturelle aux intérêts du (des) lecteurs…
- offrir à ces abonnés des films ou ebooks comme le font les magazines papier avec des DVD promotionnels…
Exemple de ce à quoi pourrait ressembler un eMagazine demain (avancez directement à 3mn 00′ pour voir le résultat).
Les mangas et bandes dessinées apparaissent comme l’autre piste la plus évidente. Parents pauvre du iPhone et de son écran minuscule, ils pourraient trouver un nouveau débouché avec la tablette d’Apple. Je pense en particulier à des iPhone apps comme Panelfly qui distribue déjà le catalogue Marvel pour 0,99$ le comics.

Si personnellement j’apprécie le charme du papier pour mes bd européennes que je lis et relis régulièrement, mangas et comics pourraient trouver leur place dans mon iPad pour une consommation unique. Un abonnement de type location ne serait-il d’ailleurs pas idéal pour ces formats?
Personnalisation
Steve Jobs a présenté l’iPad comme un appareil permettant à toute la famille de consommer culture et Internet. Comment cela se concrétise-t’il au quotidien entre père, mère et un ou deux adolescents?
La rumeur concernant la reconnaissance de visages par webcam était prometteuse mais impossible à tenir avec un appareil non doté d’une iSight (ou tout au moins pour ses modèles d’entrée de gamme). Alors un système de sessions comme sur Mac? Ou l’apparition de dossiers pour que chacun dispose de son espace personnel? Steve abandonnera-t’il les utilisateurs à leur propre sort, les obligeant à se créer leurs propres pages d’applications?
Et quant est-il d’iTunes? La famille devra-t’elle partager un compte? Ou le switch entre chacun sera-t’il simplifier?
Bref, autant de problématiques à régler sur le partage au quotidien et dont nous n’avons eu vent jusqu’à aujourd’hui.
Travailler sur l’iPad
Apple intègre pour une somme modique (10€ chaque) iWork, Number et Keynote, une annonce certainement destinée aux étudiants. Mais comment travailler sans multitâche? Devra-t’on fermer son éditeur de texte/tableur/présentation pour le moindre besoin de recherche sur le Net? Les outils d’Apple seront-ils connectés au Cloud?
En plus de la lecture, Cupertino a-t’il pensé aux usages des étudiants vis-à-vis du livre? Dépassera-t’on le simple livre électronique pour l’inscrire dans un flux de travail à l’aide de fonctionnalités simples et puissantes? Bookmarks, notes, annotations, surlignages… autant d’habitudes qu’ont les étudiants (mais aussi tout un chacun autour de sa veille ou d’une processus créatif) qu’il faudra adresser. La firme à la pomme a peut-être consulté les étudiants de Princeton invités à utiliser l’Amazon Kindle pour leurs cours (Kindles yet to woo University users) :
“Much of my learning comes from a physical interaction with the text: bookmarks, highlights, page-tearing, sticky notes and other marks representing the importance of certain passages — not to mention margin notes, where most of my paper ideas come from and interaction with the material occurs,” [a student] explained. “All these things have been lost, and if not lost they’re too slow to keep up with my thinking, and the ‘features’ have been rendered useless.”
Lent, pénible à utiliser, le chemin reste long avant que l’actuel Kindle ne supplante le support papier. L’iPad est-il sur la bonne voie pour devenir la nouvelle référence?
